S01, épisode 1

Super-Rhéteur contre Professeur Méchant

(où l’on découvre notre héros)

 

Il y avait un scientifique qui était méchant. Il était tellement méchant que c’était son nom : Professeur Méchant. C’était un scientifique qui inventait tout le temps des choses qui détruisaient le monde. Il voulait détruire le monde par pure méchanceté. Même pas pour le plaisir. Le plaisir c’était encore trop bien pour lui. Ce professeur-là était simplement méchant, ça lui venait comme ça, pas autrement. Il riait tout le temps bêtement, il renversait la tête en arrière et ses doigts crochus se recourbaient devant son visage et il riait bêtement, parce qu’il était vraiment très très vilain. En plus, il était laid et il lui manquait des dents et celles qui restaient étaient toutes noires.

Heureusement, ses inventions ne marchaient jamais. Parce qu’en plus d’être méchant, il était un peu bête et assez nul comme scientifique. Donc le monde n’était pas détruit. Mais une fois, il avait mis au point une potion vraiment terrible, qui rendait tout mort dès qu’on la buvait ou la touchait ou la sentait. C’était une potion qu’on ne pouvait pas détecter et contre laquelle on ne pouvait pas inventer d’antidote. Parce que dès qu’elle faisait effet, on était mort. Elle tuait même les plantes ou les animaux. Elle ne tuait pas en faisant quelque chose comme arrêter le cœur ou faire exploser le cerveau ou putréfier des organes ou rien. Elle rendait mort, c’est tout. Aussi simplement que l’eau rend mouillé. C’était une potion de mort pure, et elle ressemblait indiscernablement à de l’eau alors on ne pouvait pas faire la différence. Et en plus elle se multipliait toute seule dès qu’elle touchait un liquide ou un gaz ou n’importe quoi dans quoi il y avait des molécules d’eau. Alors il suffisait d’une goutte pour déclencher une réaction en chaîne infinie. C’était vraiment une potion dangereuse.

Le Professeur Méchant avait fabriqué des grandes quantités vraiment importantes de la potion et il s’apprêtait à la répandre dans le monde tout entier, pour tout rendre mort avant de se laisser mourir à son tour (parce qu’on ne pourrait plus rien boire ni manger, de toute façon). S’il réussissait alors c’était vraiment la fin de la vie dans le monde.

Mais pendant que le Professeur Méchant riait bêtement, la porte s’ouvrit derrière lui et un homme entra. L’homme avait des habits bizarres : une toge toute blanche et des sandalettes, comme on portait dans l’ancien temps de l’antiquité. Son visage était caché derrière un masque de théâtre grec, qui ne souriait pas et était même plutôt effrayant. Derrière le masque, on voyait un petit peu ses yeux et ils étaient bleus. L’homme n’avait pas de cheveux et on pouvait bien voir que le masque tenait tout seul, sans cordons. C’était un peu magique.

Le Professeur méchant sursauta et se retourna. En voyant l’homme, il rit bêtement, plus fort qu’avant. L’homme ne bougea pas de l’encadrement de la porte. C’était joli, parce que ça faisait un contre-jour et ça lui donnait un air de mystère qui est intriguant, surtout qu’on ne savait pas encore que c’était Super-Rhéteur. Mais après un moment, le Professeur Méchant a arrêté de rire et Super-Rhéteur l’a dit : « Je suis Super-Rhéteur ! ». Et il ajouta :

« Je viens pour déjouer tes plans, méchant Professeur Méchant ! » Sa voix était jolie.

« Ah ah ah ! », rit bêtement le Professeur Méchant, « et comment comptes-tu t’y prendre ? Tu n’es même pas assez fort pour lutter contre mes Robots-qui-tuent ! »

Alors trois robots-qui-tuent apparurent de nulle part pour attaquer Super-Rhéteur. Mais en faisant un grand bond formidable de super-héro, il les esquiva et les trois robots se cognèrent et explosèrent parce qu’ils s’étaient tués les uns les autres. Le Professeur Méchant ne riait déjà plus autant.

« Cette fois c’est fini, Professeur Méchant. Tu vas abandonner ton plan horrible !

– Et pourquoi ça ? Je suis méchant, après tout ! Ah ah ah !

– Non ! Ne sais-tu donc pas que nul n’est méchant volontairement ? En effet, appetitus appetitum sub specie boni ; or, tu désires la fin du monde, pas vrai ? Ainsi, la fin du monde que tu désires doit être bonne. Pourtant, la fin du monde que tu désires ne peut pas être bonne, parce qu’elle est une maxime contradictoire du vouloir : sitôt qu’elle se pose, elle s’annule elle-même. Tu la désires donc et ne la désires pas à la fois. Comment choisiras-tu entre ces deux possibles ? » Super-Rhéteur avait espéré coincer le Professeur avec cette attaque paralysante. Pourtant, ça n’était pas aussi simple que ça quand même :

« Mais tu oublies que je suis vraiment méchant. Ah ah ah ! Ta vertu-science n’a aucun effet sur moi, ne vois-tu pas qu’elle est contre-empirique et que je ne désire pas la fin du monde sous l’apparence d’un bien ? Ta prémisse est vraiment pitoyable ! Ah ah ah !

– Il ne se peut que tu désires réellement le mal en tant quel tel, sinon tu n’es pas humain. Or, tu es humain. En conséquence, si tu poursuis le mal, c’est donc soit (1) que tu ne connais pas le bien, soit (2) que tu ne peux t’empêcher de vouloir le mal, tout en le haïssant.

– Comment ? Le Professeur méchant ne riait plus du tout, l’assaut dichotomique de Super-Rhéteur lui donnait des sueurs froides.

– En effet, si tu connaissais le bien, tu l’aimerais nécessairement d’un amour qui est lui-même bon, et ne pourrais pas t’empêcher de le désirer – et donc de haïr le mal ; d’où il appert que si tu ne hais pas le mal, c’est que tu n’es qu’un ignorant. Ou alors, tu connais le bien mais ne peut pas t’empêcher de vouloir tout de même le mal, quoi que tu le haïsses. Mais si tel est le cas, tu n’es qu’un acratique.

– Et quand bien même ce serait le cas, que ferais-tu pour m’empêcher de répandre ma potion de mort pure dans le monde ?

– Tu ne comprends donc pas ? Tu as déjà renoncé. » Super-Rhéteur se tenait droit. Sa voix était grave comme celle d’un héros de téléfilm. Après une pause, il poursuivit :

« En effet, qui veut détruire le monde ? Le Professeur Méchant. Et pourquoi le veut-il ? Parce qu’il est méchant. Or, si tu es ignorant ou acratique, tu n’es pas méchant. Tu n’es donc pas le Professeur Méchant, puisque celui-ci est méchant. Ce n’est donc pas toi qui veut détruire le monde. D’ailleurs, le Professeur Méchant ne veut détruire le monde que parce qu’il est méchant. Or, tu n’es pas méchant, mais acratique ou ignorant ; tu ne peux donc pas vouloir comme lui détruire le monde. »

Le Professeur tomba au sol en se tenant la tête. Il n’avait plus envie de rire bêtement. D’ailleurs, pourquoi l’aurait-il fait ? Il n’était même pas le Professeur Méchant. Il redressa la tête et essaya une ultime contre-attaque :

« Pourtant, ces souvenirs… ma mémoire n’est-elle pas le lieu de mon identité personnelle ? Si donc je me souviens d’avoir été le Professeur Méchant, c’est que je suis ce Professeur Méchant ?

– Ton argument ne tient pas, ces souvenirs auraient-pu avoir été implantés dans ton esprit. En outre, ton existence ne précède-t-elle pas ton essence et n’es-tu pas libre absolument ? Ton passé doit-il définir ton identité en un sens contraignant ? »

Le Professeur Sans Identité s’effondra, définitivement vaincu.

Alors Super-Rhéteur s’est tourné vers la potion pour la détruire d’un argument simple : « si tu es potion de mort pure, c’est que tu contiens en toi la mort. Or, être mort, qu’est-ce d’autre que de contenir en soit la mort ? Et ce qui est mort, cela existe-t-il encore  Non, bien entendu. Alors, tu n’existes pas ». Dans un grand fracas ontologique, la potion de mort disparut.

Réajustant sa toge, Super-Rhéteur est sorti de la pièce. Quand il a tourné au coin du mur, il a enlevé son masque magique et il y a eu de grands éclairs. Il s’était retransformé en humain normal pour disparaître dans la foule, mais comme il était de dos, on n’a pas vu son visage. C’est vraiment un justicier mystérieux.

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