S01, épisode 10

Super-Rhéteur rencontre son créateur

(où l’on stoppe le monde)

 

Quelqu’un a amené Super-Rhéteur dans une hutte mystérieuse, au milieu d’un désert inquiétant, par une nuit angoissante.

Là, il a rencontré deux hommes bizarres, Carlos et Monsieur Jean qu’ils s’appelaient et c’étaient des espèces de sorciers dotés d’une sagesse des arts magiques qui est loin d’être commune.

À Super-Rhéteur, ils lui ont fait fumer des champignons et manger des herbes bizarres qui faisaient une petite fumée de tous les diables.

Bien sûr, c’est de la drogue et c’est mal, mais les super-héros, parfois, ils font des choses que monsieur tout le monde ne doit pas faire. C’est parce qu’ils ont un destin et qu’ils doivent bien accepter des fois de prendre des risques. En plus, ils y résistent plutôt bien, aux risques, généralement.

Ce jour-là, Super-Rhéteur il avait des doutes, comme ça arrive à tous les vrais Super-héros, et il cherchait des réponses. Quelqu’un lui a dit que ces deux sorciers ils pouvaient l’aider alors il n’a pas hésité une minute, même s’il y avait beaucoup de route, il y est allé.

Alors quand il s’est drogué, tout est devenu psychédélique autour de Super-Rhéteur, comme dans les films de drogue, avec plein de couleurs et aussi des bruits bizarres. C’était un autre monde, on ne voyait plus la hutte. Un monde duquel on aurait dit qu’il était liquide et gazeux.

Et tout soudainement, il y a eu une voix mais alors vraiment énorme, qui a tonitrué fort : « Je suis ton créateur, Super-Rhéteur ».

Dans le ciel, il y avait une espèce de bouche très gigantesque, comme vous n’en avez jamais vue. Ça n’était pas vraiment une bouche d’homme ni de femme, elle n’était ni grande ni petite, ni belle ni laide, elle n’avait pas de lèvres déterminées, ni même un nombre de dents précis. C’était une bouche en soi.

Super-Rhéteur il s’est dit que c’était logique que son créateur ce soit une bouche, parce que pour lui tout était verbe, vu qu’il était le champion de l’argumentation et de la parole. Mais juste à ce moment-là, la bouche elle s’est transformée et elle a pris la forme d’un humain dont le visage changeait tout le temps, s’estompait, devenait pas-de-visage. Le créateur de Super-Rhéteur, il était tout nu et on voyait que c’était ni un homme ni une femme. On vous l’avait dit : c’était vraiment psychédélique, alors !

Après, Super-Rhéteur et son créateur ils ont eu un dialogue :

« Mon créateur ?

– Oui, sans moi tu n’existerais pas. Je suis ton alpha et ton oméga, ta raison de vivre.

– Mais toi en-soi, qui êtes-vous ?

– Je suis l’absolu, je suis celui qui ‘je suis’. Pourquoi es-tu venu me trouver ?

– Pour comprendre le sens de mon existence, de ma mission sur Terre. Je vous en prie, dîtes moi ce que je dois faire ! Quelle est ma route ?

– Tu es là pour ma propre gloire, celle de moi, celui qui ‘je suis ton auteur’. »

Super-Rhéteur il était bien content de trouver son alpha et son oméga absolus. Mais en même temps, il était un peu choqué, parce qu’il avait l’impression que son existence elle n’avait pas tant de sens que ça, si elle servait juste à la gloire de son créateur. Lui il pensait qu’il était sur terre pour combattre le mal, le crime, les antinomies et aussi les paralogismes ou les préjugés. Mais il semblait que non, alors ça le chiffonnait.

À force d’être chiffonné, Super-Rhéteur il a trouvé que ça allait bien, cette histoire, non mais des fois.

« Je pense que ce que tu dis ne tient pas vraiment debout, Créateur ».

Évidemment, ça n’est pas quelque chose de très gentil à dire à son créateur, ça, mais Super-Rhéteur avait eu une révélation critique de la raison pure.

Le créateur il a changé de couleur. Mais vraiment, je veux dire : il est devenu rouge foncé comme la colère d’un cheval.

« En effet, de deux choses l’une : soit tu es infiniment bon, et je dois suivre tous tes commandements que ton vouloir m’impose. Mais si tu es infiniment bon, tu ne peux pas avoir eu l’égoïsme de me créer pour ta seule gloire. Il faudrait donc qu’il y ait un autre dessein, suprêmement bon, à mon existence. Or tu m’as dit qu’il n’y en avait pas. »

Super-Rhéteur il a fait un bruit d’agacement avec sa bouche et il a fait une parenthèse : « Je sais qu’on pourrait m’opposer que ce dessein, peut-être, ne m’est pas révélé. Mais dans l’hypothèse où mon Créateur infiniment bon m’apparaîtrait et me dévoilerait le sens de mon existence, peut-on imaginer qu’il me mente ? Ça ne serait vraiment pas infiniment suprêmement bon. »

Le Créateur il devenait de plus en plus foncé et le monde psychédélique tout entier aussi, comme si le Paradis ça devenait l’Enfer, si vous voyez ce que je veux dire.

« Soit tu n’es pas un créateur suprêmement bon ; alors je ne te dois pas spécialement l’obéissance, à moins que tu m’y réduises par la violence. Je suis donc libre, de me révolter et de ne pas me soumettre. »

Le créateur il ne disait rien parce qu’il était occupé à se transformer férocement en tout un tas de choses : des animaux et des objets électroménagers, des arbres. Un peu de toutes les couleurs, mais quand même plutôt rouge et de plus en plus foncé. Ça ne s’arrêtait pas de se transformer, ce truc-là.

« Et puis vois-tu, Créateur, si je n’existe pas sans toi, il est certain que tu n’existes pas plus sans moi : de quoi serais-tu créateur si je n’étais ta créature ? Tu as donc autant besoin de moi que je n’ai eu besoin de toi. Nous sommes donc sur un pied d’égalité et à ce titre ta gloire et mon obéissance, tu peux t’asseoir dessus. Je ne me laisserai pas détourner du bien par tes mensonges d’hallucination de drogue ! ».

Alors le monde psychédélique il a fini de devenir intégralement noir et aussi la chose qui se transformait a fini par devenir tout aussi noire et aussi minuscule et puis finalement elle s’est confondue avec le monde tout noir et Super-Rhéteur il était finalement tout seul dans le noir et c’était un silence glacial des espaces infinis qui se laissait entendre.

On a eu l’impression que ça durait très très longtemps, ce noir et finalement, des toutes minuscules tâches de lumières elles ont commencé à apparaître et figurez-vous que Super-Rhéteur il était sorti du monde psychédélique et c’était juste la nuit, mais beaucoup plus tard qu’avant toute la drogue et avec des étoiles normales.

Super-Rhéteur il est reparti vers chez lui sans remercier beaucoup Carlos et Monsieur Jean, parce qu’il avait un peu l’impression de s’être fait avoir, quand même.

Ce qu’il ne savait pas, c’est que des années après, il comprendrait que cette nuit-là elle lui avait fait comprendre quelque chose d’important : qu’il était libre.

Et aussi autre chose d’important : qu’il avait décidé de servir le bien. Décidé.

Et encore autre chose d’important : qu’il ne fallait pas se laisser séduire par tout ce qui se proclamait absolu, infini, alpha ou oméga ; et encore moins tout ça à la fois, bien sûr.

L’histoire elle est finie, mais moi je vais aussi vous dire ce que j’en pense : cette bouche, ça n’était certainement pas le créateur de Super-Rhéteur, bien sûr. Super-Rhéteur il avait juste pris de la drogue et ça ne suffit pas à rencontrer Dieu ou ce que vous voulez, quand même.

Mais imaginez quand même que le vrai créateur de Super-Rhéteur il ait voulu lui faire comprendre quelque chose sur son destin, est-ce que ça n’aurait pas été une bonne façon de faire ? Parce qu’après ce jour, sa détermination elle n’a plus jamais vacillé sur son socle comme un vase oblong sur un tabouret qu’on bouscule.

Mais enfin, moi je dis ça, je ne dis rien, je suis juste le chroniqueur des aventures de Super-Rhéteur et je n’ai rien à faire comprendre à personne…

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