S01, épisode 2

Super-Rhéteur contre L’Homme du On

(où l’on voit l’on vaincu)

 

Quand Super-Rhéteur arriva sur les lieux du crime, il y avait déjà eu le crime. C’était un crime atroce. Il y avait une victime morte par terre avec du sang et à côté d’elle se tenait un homme qui n’avait pas d’air spécial : c’était juste un homme comme les autres. Quand il vit Super-Rhéteur, avec sa toge, ses sandalettes et son masque de théâtre grec qui tient tout seul au visage, il s’écria :

« On a tué cette vieille dame, on a tué cette vieille dame ! ». Il parlait de la victime. Super-Rhéteur lui demanda qui avait commis ce crime atroce :

« Qui a commis ce crime atroce ? A-t-on des témoins ?

– Non, on n’a pas de témoin, on n’a rien à dire, rien à déclarer. D’ailleurs, on a le droit de garder le silence. »

Il y avait quelque chose de louche là-dessous. Super-Rhéteur se jura de trouver le coupable de ce crime atroce. Il débuta son enquête.

« A-t-on volé quelque chose ?

– Non, on n’est pas voleur, vous savez.

– D’accord. Mais alors, quel mobile pouvait-on avoir de commettre ce crime atroce ?

– A-t-on vraiment besoin d’un mobile ?

– Allons, on ne commet pas ainsi un crime atroce sans mobile !

– Et pourquoi ne le ferait-on pas ? On peut bien le faire, si on veut ! »

– Où étiez-vous au moment du crime atroce, précisément ?

– Où on était ? ça n’a pas d’importance. On peut bien être n’importe où, non ? »

Super-Rhéteur commençait à comprendre la situation, parce qu’il était intelligent. Il allait piéger l’homme :

« C’est vous qui avez commis ce crime atroce, pas vrai ? » C’était vraiment un piège terrible pour piéger l’auteur d’un crime atroce. Mais l’homme n’était pas si facile à coincer, parce qu’il répondit :

« Non, on l’a tué, on l’a tué !

– Oui, mais qui ?

– On, qu’on vous dit ! »

Vif comme la pensée dialectique, Super-Rhéteur contre-attaqua :

« Si ça n’est pas vous, c’est quelqu’un d’autre ?

– Non, c’est juste on, c’est quelqu’un, pas quelqu’un d’autre. »

L’homme allait s’en tirer sans mal si Super-Rhéteur ne trouvait pas vite la solution. Il fallait élaborer le moyen de faire payer à cet homme son crime atroce. Et pour ça, il fallait d’abord établir sa culpabilité. Et pour ça, il fallait réussir à prouver que si on avait bien tué cette dame, on n’était autre que lui. Et pour ça, le plus simple était de lui faire avouer son crime. Et pour ça, il fallait être rusé. Heureusement, Super-Rhéteur était super rusé.

« Dites moi, mon brave, comment vous appelle-t-on ?

– On ne m’appelle pas.

– Et pourquoi on ne vous appelle-t-il pas ?

– On ne saurait dire.

– Moi je le sais ! Je vais vous l’expliquer par un exemple : moi, je suis Super-Rhéteur. Tout le monde m’appelle Super-Rhéteur, sauf une personne : Moi. Donc, le seul à ne pas m’appeler, c’est moi. Si donc on ne vous appelle pas, c’est que vous êtes on. Donc, si on a tué cette dame, c’est que vous êtes coupable. »

Mais le combat n’était pas fini, parce que l’homme du on était un dur à cuire :

« Mais si ce que vous dites est vrai, Super-Rhéteur, cela signifie qu’on est moi, c’est-à-dire à la fois que je est on et que on est on. D’ailleurs, on n’est jamais autre que ce que l’on est. Cela ne prouve rien quant à ce crime atroce.

– Je m’attendais à cet argument. Mais il ne vous aidera pas, car ce crime atroce, vous allez l’avouer, parce que vous n’allez pas pouvoir continuer à vous cacher plus longtemps dans l’indistinction du on.

– Comment cela ?

– C’est très simple, regardez » Et Super-Rhéteur attrapa l’homme sous les bras et le jeta très fort contre un mur qui passait par là. L’homme se releva sans être blessé mais en ayant eu très peur. « J’ai failli mourir ! », dit-il, tout surpris de parler à la première personne du singulier.

« Que m’avez-vous fait, Super-Rhéteur ? Je suis je, maintenant, je ne suis plus on !

– C’est pourtant simple : je vous ai jeté. Vous avez donc été jeté. Ce faisant, vous avez découvert votre nature d’être-jeté et, simultanément, votre être-là. Vous êtes un étant, comprenez vous ? Or, comme tout étant, votre être-là ne peut se satisfaire de l’impropriété, il se découvre être-pour-la-mort, rencontre ainsi sa singularité et apprend à dire je, dépassant l’indistinction du on. J’ai nommé cette technique : la prise du Dasein. ». À ce mot, on entend un fracas de trompettes et plein de lumières auréolent Super-Rhéteur, parce qu’il est triomphant. « Dites moi, maintenant, qui a commis ce crime atroce ?

– C’est moi, Super-Rhéteur, c’est moi-je.

– Vous en êtes donc l’auteur ?

– Assurément, Super-Rhéteur.

– Et en tant que son auteur, vous en portez toute la responsabilité ?

– Sans contredit, Super-Rhéteur.

– Or, la responsabilité d’un crime atroce implique que l’on aille en prison ?

– Il n’en va pas autrement, Super-Rhéteur.

– Ne devez-vous donc pas par là-même aller en prison ?

– Les choses sont ainsi que vous le dîtes, Super-Rhéteur ».

Alors la police est arrivée et a emmené l’homme en prison. C’était une nouvelle victoire pour Super-Rhéteur. Mais au moment ou le commissaire principal a voulu le remercier, le super héros avait déjà disparu discrètement, pour aller enlever son masque magique quelque part dans une cabine téléphonique et se fondre à nouveau dans la masse paisible des gens ordinaires.

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