S01, épisode 3

Super-Rhéteur contre Sophisteman

(d’où notre héros sort lavé)

 

Soudain, dans la rue, Super-Rhéteur rencontre un individu étrange, qui porte un beau costume noir qui semble valoir beaucoup d’argent, et un masque grec un peu effrayant et magique comme le sien. C’est un masque de super-héros qui tient tout seul. Cet homme-là est la face maléfique de Super-Rhéteur, Super-Rhéteur le comprend tout de suite. C’est une émanation maléfique venue des enfers et on l’appelle…

« Je suis Sophisteman ! Et je suis venu te détruire ! »

Mais Super-Rhéteur ne va pas se laisser faire !

« Tu n’y parviendras pas, Sophisteman, car je suis plus fort que toi. C’est moi le véritable super-héros de la dialectique et du raisonnement, tu n’es qu’un démon bavard !

– Toi, le vrai super-héros ? ça m’étonnerait bien, parce que pour être un vrai super-héros, il faut être pur. C’est moi qui suis pur, et pas toi. Toi tu es impur, même.

– Ah oui ? Hé ! bien si c’est comme ça, je te défie en combat singulier, Sophisteman, et on verra bien qui a le bon droit de son côté, parce que c’est lui qui triomphera, parce que le bon droit triomphe toujours, et que s’il l’a de son côté, c’est lui qui triomphera, et pas l’autre, qui n’a pas le bon droit de son côté. »

Autour des deux protagonistes, il y avait beaucoup de gens qui s’étaient rassemblés. Car ils étaient curieux et aussi ils voulaient bien savoir qui était le vrai super-héros. Du coup, Super-Rhéteur était un peu nerveux, même si ça n’était pas trop son genre d’habitude. C’était toute sa réputation qui se jouait, alors c’était vraiment important de gagner, cette fois. Mais comme il était un peu nerveux, c’est Sophisteman qui a attaqué le premier (en plus, il était fourbe et avait préparé son attaque, parce que lui il savait qu’il allait attaquer depuis plus longtemps que Super-Rhéteur, qui n’avait pas pu se préparer) :

« C’est pourtant simple, tu ne peux pas être un super-héros parce que tu portes un costume de méchant.

– Un costume de méchant ? Tu parles de ma toge blanche comme la pureté ?

– Blanche comme la pureté ? Laisse moi rire ! Écoute plutôt cela : la boue, ça peut salir, n’est-ce pas ? Et le caca, ça peut salir ? Surtout quand c’est de la diarrhée, d’ailleurs. Et le vomi aussi et de la purée de crottes de nez ? Toutes ces choses qui peuvent salir, elles sont aussi vraiment très repoussantes. Toutes les choses salissantes sont dégoûtantes et laides et indignes d’un super-héros ! »

Sophisteman regardait la foule avec un air de satisfaction. Super-Rhéteur devait réagir !

« Tu me traites de caca et de purée de crottes de nez ? Parce que si c’est le cas, ça n’est même pas vrai, j’ai des pieds et des mains, tu vois, et le caca et les crottes de nez n’en ont pas. Donc je ne peux pas être ces choses-là.

– Ah ! ah ! ah ! Tu me prends pour un apprenti dialecticien ? Mon argument est bien plus puissant que ça ! Écoute plutôt la suite : ta toge, tu disais qu’elle est blanche, n’est-ce pas ?

– Bien entendu, qu’elle l’est !

– Et le blanc, est-ce de l’espèce du propre ou du sale ? Je veux dire : ta toge blanche est-elle propre ou sale ? » Super-Rhéteur n’a pas vu le piège et il a cru éviter facilement l’attaque alors qu’en fait pas du tout :

« Ma toge, c’est pas de la merde, elle est blanche et propre ! Immaculée, même !

– Mais ce qui est propre, ce n’est rien d’autre que ce qui peut devenir sale. Si les choses sont soit sales, soit propres, celles qui sont sales ne peuvent plus le devenir, et seules celles qui sont propres le peuvent. Ou alors dans ces choses-là il existe des degrés et les choses peuvent devenir plus ou moins sales, mais alors, cette fois encore, elles le peuvent d’autant plus facilement qu’elles sont plus propres. Du coup, la toge la plus propre, la plus blanche ne sera-t-elle pas celle qui peut le plus devenir sale ?

– Peut-être, oui…

– Alors ta toge fait partie des choses les plus salissantes. Du coup, elle fait aussi partie des plus dégoûtantes et repoussantes, puisque les choses salissantes sont dégoûtantes et repoussantes, et c’est un habit de méchant, pas de super-héros ! »

Un cri d’effroi a parcouru la foule d’un coup, et des tas d’objets sales ont plu sur le pauvre Super-Rhéteur. Sa toge se couvrait de tas de tâches. Cette fois, il était prêt à perdre le combat. Hébété, il se laissait humilier par la vindicte populaire en regardant l’horrible Sophisteman triompher. Heureusement, une tomate pourrie arrivant en plein sur son visage le tira de sa torpeur dans une explosion de pulpe rouge. Couvrant le brouhaha, sa voix de stentor affirma :

« Ton argument est bancal ! Le salissant n’est pas la même chose que le salissable, ce qui salit n’est pas ce qui est sali ! D’ailleurs, si ton argument était vrai, il vaudrait autant pour ton beau costume que pour ma toge. »

La contre-attaque de Super-Rhéteur était fulgurante et toute la foule regardait la suite du combat bouche bée. Sophisteman essaya bien de bloquer l’argument, mais il ne fit que s’exposer un peu plus aux imparables déductions du vrai super-héros :

« Non, car mon costume est noir, et on voit moins les tâches dessus, bredouilla-t-il, surpris de cette soudain résistance.

– Mais justement, si le noir est moins salissable que le blanc, il est plus difficile de dire s’il ne porte pas des tâches qu’on ne verrait pas ; bref, plus difficile de dire s’il n’est pas sale en réalité alors qu’il aurait l’air propre. Ma toge est blanche, et tout le monde peut voir qu’elle est immaculée ! »

C’était vrai. Les tâches qu’avaient fait les projectiles lancés par la foule avaient disparu et l’éclat de la toge était très très aveuglant ; ça brillait tellement que ça faisait presque mal aux yeux si on n’avait pas de lunettes de soleil.

« Ta pureté n’est que douteuse Sophisteman ! La mienne est éclatante, et en plus elle sent le pin des landes. Or, il ne peut y avoir qu’un véritable super-héros entre toi et moi. Tu es donc un imposteur ! Tu es repoussant et tu le caches derrière un costume noir. »

À ce mot, c’est sur Sophisteman que la foule lança des objets sales qui sentaient mauvais, en lui criant « ouh ! ouh ! ». Alors Sophisteman s’est enfui en jurant de se venger. Super-Rhéteur avait encore une fois triomphé, mais ça n’avait pas été facile. D’un pas triomphant, il traversa alors la foule qui l’acclamait. Puisque c’était un vrai super-héros, il ne lui en voulait pas du tout, et il accepta ses louanges. Elle le loua toute la journée, sans s’arrêter de crier, sur son passage : « Ecce homo ! Ecce homo ! Voici l’Homme, le vrai, celui qui lave plus blanc et dont le raisonnement jamais n’est entaché d’aucun défaut ».

Quand il se coucha le soir, Super-Rhéteur était vraiment heureux, parce qu’il était un vrai super-héros, et que la foule le savait.

Mais juste au moment de s’endormir, il cru entendre un rire lointain. Il ne savait pas si c’était vrai ou pas, mais il pensa que ça pouvait être le rire de Sophisteman. Le démon n’avait-il pas juré de revenir se venger ?

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