S01, épisode 5

Le duel

(où notre héros devient lui-même)

 

Bien longtemps avant qu’il ne soit mort, Super-Rhéteur était encore vivant. Et il y a eu un jour où il a fait un drôle de duel contre son vieux maître Dialector, pour avoir son dernier grade de rhétorique.

Alors le duel s’est passé comme ça :

Super-Rhéteur et Dialector étaient en tenue pour un duel, avec leurs toges blanches et leurs masques de théâtre grecs qui font peur aux enfants. Super-Rhéteur avait de la sueur qui coulait sur la joue du sien – c’est pas normal, ça, de la sueur sur la joue d’un masque, mais c’est pas grave, c’est normal parce qu’il est magique ce masque.

Mais la sueur ça n’était pas parce qu’il avait peur, mais parce qu’il avait chaud car en effet il y avait du soleil de far-west pour ce duel, juste au dessus de la tête de Dialector qui était en face de Super-Rhéteur qui l’avait en plein en face de son visage, le soleil. Mais Dialector, le soleil, lui, il l’avait en plein derrière le crâne, alors c’était pas beaucoup mieux. Remarque, ça ne lui ramollissait pas les idées pour autant.

Il a attaqué avec des coups verbaux pas très forts mais absolument rapides, que Super-Rhéteur n’a pu éviter que par la rigueur de son agilité intellectuelle.

Le duel avait lieu sur une vieille île toute en ruine, avec des cailloux pointus très durs à la place du sable, qui faisaient saigner les pieds même si on avait beaucoup de corne. Dans le ciel d’un bleu d’azur, il n’y avait pas de nuage mais une mouette blanche.

Dialector enchaînait les arguments légers pour fatiguer Super-Rhéteur mais soudain il a fait une attaque plus grosse, car il savait aussi très bien le faire :

« Pourquoi ce duel, Petit-Rhéteur ? » « Petit-Rhéteur », c’est comme ça qu’il appelait Super-Rhéteur, étant donné qu’à l’époque c’était son élève, et pas encore un super-héros.

« Parce que je veux avoir le dernier grade en rhétorique !

– Et ce grade, qui te le donnera ?

– C’est vous !

– Et quand ?

– Quand j’aurais gagné ce duel !

– Mais si tu gagnes, c’est que je suis vaincu. Et si je suis vaincu, c’est que tu m’as terrassé. Et si je suis terrassé, c’est que j’ai mordu la poussière. Et si je mords la poussière, c’est que je suis mort. Et si je suis mort, c’est que je n’existe plus. Et si je n’existe plus, c’est que je ne peux rien faire. Et si je ne peux rien faire, c’est que je ne peux plus te donner ce grade. »

La respiration coupée par le choc apodictique, Super-Rhéteur n’arrivait plus à respirer. Mais en plus, Dialector préparait un autre argument plus fort, parce que celui-là, qui était déjà fort, c’était surtout pour sonner son adversaire ou l’étourdir. Il était fort, Dialector, c’est pour ça que c’était son maître, à Super-Rhéteur.

« Tu vois, tu ne dis plus rien, tu ne combats plus. C’est que tu ne veux pas vraiment ce grade. » Et là, il a mis ses bras en croix puis tout d’un coup les a rassemblé au-dessus de sa tête pour l’assassinante synthèse aporétique, sa botte secrète : « Alors, que tu combattes ou ne combattes pas, tu gagneras ou ne gagneras pas, mais dans aucun de ces cas tu n’auras ce grade. »

Écartelé de douleur entre la thèse et l’antithèse, Super-Rhéteur ne pouvait plus combattre. Mais il ne pouvait pas non plus ne plus combattre. Qu’est-ce que c’était difficile, comme situation !

Néanmoins, d’un renversement soudain, il s’en est sorti, a esquivé l’aporie et contre-argumenté avec la vitesse d’un animal rapide : « Tu oublies, Dialector, que la défaite n’est que la défaite de la défaite et que je ne peux pas perdre. »

Il faisait un joli temps pour la saison, avec pas du tout de vent. C’est dommage, parce que ça aurait fait voler les toges dans le vent. Mais bon, il n’y en avait pas. La mouette s’était posée un peu plus loin. Le soleil, lui, n’avait pas eu le temps de bouger tellement les deux adversaires allaient vite.

« Parce que si je perdais, ce serait que tu m’as vaincu. Et si j’étais vaincu, ce serait que je suis terrassé. Et si j’étais terrassé, ce serait que je suis mort. Et si j’étais mort, ce serait que je n’existe plus. Et si je n’existais plus, je n’aurais plus rien. Et si je n’avais plus rien, je ne pourrais pas avoir perdu. »

Dialector contre-attaque : « Si tu ne fais que reprendre mon argument, c’est trop facile, Petit-Rhéteur ; d’ailleurs ça ne t’avance à rien, car si toi tu ne peux pas perdre, moi non plus. »

« Justement, Maître, voilà mon argument : si ni vous ni moi ne pouvons perdre ce duel, c’est que ni moi ni vous ne pouvons non plus en sortir vainqueur. Alors nous terminerons ce duel à égalité. C’est donc que nous sommes aussi fort l’un que l’autre. Je suis donc votre égal, mon maître, et je mérite comme vous le dernier grade de rhétorique. »

C’était une île vraiment très déserte où il n’y avait que des cailloux et aussi au milieu quelques arbres. Dialector y vivait dans une grotte et devait se faire livrer à manger par hélicoptère.

Alors après cet argument, Dialector a dit que Super-Rhéteur avait raison et il lui a souri avec gentillesse en enlevant son masque. Super-Rhéteur aussi. C’était la première fois qu’ils voyaient leurs visages, parce qu’ils ne les enlevaient jamais sinon, les masques.

Après, au pied d’une chute d’eau où il méditait comme un sage chinois, Dialector a dit à Super-Rhéteur qu’il pouvait partir maintenant vers son destin et qu’il ne devait jamais oublier qu’il avait gagné avec sa générosité parce qu’il n’avait pas voulu être plus fort – et que c’était vraiment bien. Alors, sans l’embrasser mais avec beaucoup de sérieux parce qu’il était un peu triste, Super-Rhéteur est parti pour toujours et il n’a jamais revu son maître et puis n’a même pas pu lui téléphoner, parce que sur l’île il n’y avait pas le téléphone, étant une île déserte.

Le soleil, lui, est allé se coucher car ça avait vraiment été une très grande journée !

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