S02, épisode 3

La mauvaise éducation de Super-Rhéteur

(où d’un contraire peut naître son contraire, et inversement)

 

Quand il était petit, Super-Rhéteur n’était pas encore un grand super-héros. Et figurez-vous même qu’il a bien failli ne jamais devenir ce qu’il était par essence (c’est à dire : un grand super-héros).

En effet, petit un, Zeugmon-le-Sombre avait atteint le pouvoir en secret et il tirait dans l’ombre toutes les ficelles du monde, à son avantage bien entendu.

Petit deux, Zeugmon-le-Sombre n’était pas tout à fait idiot et il avait voulu se prémunir de toute rébellion et il avait inventé un système éducatif vraiment terrible qui rendait les gens bêtes et soumis et incapables de jugement critique. Comme ça ils ne remettaient jamais rien en question et c’était vraiment très facile de les diriger, parce qu’ils restaient mineurs toute leur vie au lieu d’avoir de l’auflklarüng.

Petit trois, comme Super-Rhéteur était un bébé, il est devenu un enfant et il est allé à l’école et lui aussi il a été soumis à cet horrible système éducatif qui avait pour mission de le maintenir dans l’ignorance initiale de son état infantile.

En conclusion : il a bien failli ne pas y avoir de Super-Rhéteur après Gaston !

Heureusement, la quiddité du héros a été plus forte que la pédagogie maléfique mise en œuvre, bien malgré eux, par de tout à fait irréprochables fonctionnaires pédagogiciens consciencieux et elle lui a taillé un destin hors-pair qui l’a sauvé de l’éducation imposée à ses pairs.

Mais, tout d’abord, comment les écoles du monde s’y prenaient-elles pour rendre les gens stupides et dociles ? Elles avaient chacune leurs petits trucs, mais l’idée était toujours la même : faire croire aux enfants que c’était eux-mêmes qui préféraient être paresseux plutôt qu’actifs, insouciants plutôt que d’essayer de comprendre les choses.

C’était tellement facile que très rapidement les enfants sont devenus des adolescents qui sont devenus des adultes qui ont eu à leur tour des enfants et qui les ont élevés dans cette drôle d’idée-là : que savoir ne les intéressait pas et qu’apprendre c’était trop fatigant et du coup l’école n’avait plus rien à faire, l’abrutissement se continuait tout seul, et prenait même de l’ampleur.

Le meilleur signe de cette grande réussite du complot scolaire de Zeugmon c’était qu’après quelques années seulement, dans le monde, les gens n’avaient plus que le mot « cool » à la bouche. Tout le monde voulait être cool, rester cool, se la jouer cool, paraître cool, s’habiller cool, parler cool. Ces quatre lettres résumaient toute une philosophie. Ou plutôt son contraire exact.

En fait, le seul moment où les gens acceptaient d’arrêter d’être cools, c’est quand ils condamnaient ceux qui se « prenaient trop la tête », comme ils disaient. « Se prendre la tête », c’était l’exact contraire d’être cool, alors c’était une vraie menace pour eux.

Alors, dès que quelqu’un réfléchissait plus loin que le bout de son nez, tout le monde devenait agressif et moqueur et méprisant.

Alors petit à petit plus personne n’osait trop rien dire, de peur qu’on pense qu’il se prenait la tête.

Alors après plus personne n’osait même plus trop rien penser, de peur que ça se voit et qu’on trouve qu’il se prenait la tête.

En plus, les contestataires non plus ils n’avaient pas des outils intellectuels de très bonne qualité alors chaque fois qu’ils essayaient de remettre en question cette école-là et le monde du cool, ils avaient de dangereux airs de vilains réactionnaires et ils étaient un peu ridicules, alors que ça n’était pas vraiment leur faute.

Et d’un coup, le monde entier était devenu idiot et Zeugmon-le-Sombre a pu introduire des gens chargés de penser pour les autres et qui leurs donnaient la bonne parole qu’il fallait pour servir ses intérêts à lui. Et les gens ne disaient rien, parce qu’ils ne voyaient pas le problème et qu’ils n’avaient pas trop envie de se prendre la tête avec ça, ils voulaient plutôt rester cool avec leurs proches.

C’est dans ce monde-là que l’enfant Super-Rhéteur dont je tiens à garder l’identité secrète secrète a grandi et vécu et je vous le dis tout de suite, même si lui il s’en est sorti et s’il a pu devenir tout de même un penseur et un argumentateur, tout le monde ne s’en est pas aussi bien sorti face à cette matrice asservissante (et à vrai dire, même après sa victoire sur Zeugmon-le-Sombre, parce que tout ce système était tout de même bien implanté dans l’esprit de la population).

Comment Super-Rhéteur a-t-il fait pour s’extirper de ce piège inextricable ? C’est ce que je vais vous raconter maintenant.

En fait, Super-Rhéteur, quand il était enfant, il avait des parents. Ou plutôt : il avait une maman. Parce que son papa c’était un monsieur pas très correct qui était parti pas très longtemps après avoir éjaculé dans sa maman sans que la question de la contraception ne se soit posée à lui.

Mais la maman de Super-Rhéteur n’était pas non plus quelqu’un de très correct, parce que justement elle avait un peu trop l’habitude d’être saoule souvent et d’avoir des relations sexuelles avec tout le monde quand elle était saoule, sans trop se poser de questions non plus, même si un spectateur impartial aurait pu se poser la question, lui, de savoir comment elle s’y prenait parce qu’on ne peut pas dire qu’elle avait un physique vraiment avantageux, mais certainement le fait qu’elle n’était ni regardante ni exigeante était-il déterminant dans ses succès sexuels, ainsi que l’opulence de ses mamelles. En tout cas, après elle ne s’occupait pas beaucoup de ses enfants parce que sortir toute la nuit pour aller boire de l’alcool et se reproduire avec des inconnus c’était la seule chose qui comptait pour elle.

Cependant, un enfant aime toujours sa maman et Super-Rhéteur l’aimait.

Avec un tel contexte familial, on ne s’étonnera pas que l’enfant n’ait pas très bien tourné, comme on dit dans les milieux bourgeois où tout le monde a bien tourné.

Pour dire la vérité, Super-Rhéteur n’est pas beaucoup allé à l’école parce qu’il n’avait pas de maman pour l’y conduire, celle-ci en effet le matin cuvant plutôt son vin que ne se souciant de se lever pour s’occuper de sa progéniture multiple.

Au fil des années, les treize enfants de la maman de Super-Rhéteur furent placés dans des centres éducatifs spécialisés et à la maison il ne restait que les deux plus jeunes, Super-Rhéteur et sa petite sœur, qui n’avait que deux ans de moins que lui.

La maman de Super-Rhéteur devenait moins jeune et toutes ses grossesses non désirées avaient finies par la fatiguer. Alors le dernier papa de son dernier enfant, elle l’avait gardé auprès de lui et ils s’étaient unis d’après les liens sacrés du mariage. Maintenant, le papa de la petite sœur de Super-Rhéteur vivait aussi à la maison et les services spécialisés avaient considéré que cela constituait un environnement familial propice à l’épanouissement des deux enfants et c’est ainsi que Super-Rhéteur et sa sœur avaient échappé au centre éducatif spécialisé.

Bon, en réalité, le monsieur et la maman de Super-Rhéteur ils n’étaient malgré tout pas de très bons éducateurs et ils préféraient boire de l’alcool plutôt que d’assumer conjointement les charges de la parentalité.

À cette époque-là, vous n’auriez pas parié une cacahuète sur cet enfant-là, et surtout pas qu’il deviendrait Super-Rhéteur, le protecteur verbal de l’humanité.

En effet, c’était un enfant sale et mal habillé, les cheveux en bataille, avec de la morve au nez, les ongles noirs et mal coupés, dont le vocabulaire duquel comptait à-peine cent treize mots. Cet enfant-là, il n’avait jamais lu de livre et on ne lui avait jamais lu d’histoire et il ne savait même pas ce que c’était imaginer ou inventer, ou même rire. Il ne jouait pas. Il restait là, tout simplement. Il ne faisait rien. Il existait. Il était plutôt sage. Quand il avait faim ou soif, il grognait. Et quand il avait sommeil, il se couchait et il dormait, par terre. Pour ses besoins naturels (on désigne ainsi la miction et la défécation), c’était pareil : il faisait simplement là où il était quand il avait envie.

Plus grand, les choses ont continué de pire en pire. Il connaissait quelques mots de plus (environ cent quatre vingt treize) mais c’était toujours très peu. Cet enfant-là il vivait un petit peu comme un animal, avec des drôles de manières. Dès le début de la puberté, il s’est mis à se promener partout dans le village où la famille vivait. Il reniflait. Il aimait surtout les jours de marché, parce qu’il y avait plein de jeunes femmes là-bas et il reniflait leur parfum et il essayait de les renifler elles aussi. Et puis après il se masturbait, là, au milieu du marché, juste parce qu’il en avait envie. Ça choquait un peu les gens, mais lui il ne s’en rendait pas compte. Après, comme ça le fatiguait, il retournait se coucher dans le tonneau qu’il avait adopté en guise de chambre, et où il passait le plus clair de son temps.

Puis un jour, c’était le treize du mois, avec tout son alcoolisme, la maman de Super-Rhéteur elle est morte. Alors le monsieur qui vivait avec elle est reparti avec la sœur de Super-Rhéteur et ils sont allés vivre ailleurs en laissant le petit garçon vivre tout seul. A cette époque-là, il avait treize ans et un vocabulaire de trois cent soixante treize mots, ce qui n’est vraiment pas beaucoup.

Pendant plusieurs jours (treize), il est resté dans son tonneau à attendre. Puis des gens des services spécialisés sont venus pour le chercher. Lui, il ne voulait pas trop et il s’est enfui.

Pendant plusieurs semaines (treize aussi ; vous avez remarqué que ce chiffre revient souvent ? C’est un artifice littéraire), il est resté à errer sur les routes en ne sachant même pas qu’il ne savait pas quoi faire ni ce qu’il allait devenir.

Un jour, dans une forêt, il a voulu voler son repas à un vieil homme qui campait mais l’homme l’a attrapé. Il n’avait pas l’air vraiment en colère, parce qu’il a tout de suite compris que cet enfant-là était pauvre et seul et malheureux et effrayé et affamé, alors il a eu pitié de lui et il a été gentil et il lui a donné à manger et il lui a demandé comment il s’appelait plutôt que de le gronder, et ce qu’il faisait là.

« Je m’appelle Rémi, et je suis sans famille », répondit Super-Rhéteur.

Alors le vieux monsieur et l’enfant ils sont devenus amis et inséparables et ils ont voyagé ensemble en faisant croire qu’ils étaient grand-père et petit-fils pour que ce soit plus simple.

Le monsieur il s’appelait Eric Reth et c’était par le plus grand des hasards un ancien professeur de philosophie, qui avait justement quitté le système éducatif parce qu’il avait vu la nouvelle école se mettre en place et même s’il n’avait pas deviné que c’était un complot mondial, cela l’énervait trop de constater que l’on faisait des réformes qui empêchaient d’éduquer comme il faut tous les enfants.

Il était devenu artiste-professeur-voyageur-aventurier et il donnait des cours de philosophie aux gens qu’il rencontrait, gratuitement, juste par gentillesse. Et de temps en temps, il y avait des gens riches qui voulaient donner un peu de sens à leur existence, aussi, alors il leur en donnait à eux aussi, contre un peu d’argent, cette fois, parce qu’il fallait bien vivre, mais pas beaucoup parce qu’il n’était pas beaucoup intéressé par l’argent. Et aussi il faisait des œuvres d’arts pour les gens qu’il aimait bien et d’autres, belles mais moins personnelles, pour les vendre aux gens qui aiment s’approprier grâce à leur pouvoir d’achat des œuvres d’arts pour mettre dans leur salon.

Ce monsieur, il s’est occupé du petit Rémi pendant plusieurs années et il lui a donné une bonne éducation jusqu’à sa majorité. Puis il a disparu (mais ça c’est une autre histoire).

En conclusion, nous avons donc vu comment Super-Rhéteur a échappé au conditionnement éducatif abrutissant des légions de Zeugmon-le-Sombre grâce à la mauvaise éducation qu’il a reçu. En d’autres termes : nous savons désormais que c’est parce qu’il ne savait rien que le petit Rémi a pu devenir Super-Rhéteur. Ce qui veut dire que l’ignorance peut engendrer la sagesse, de la même façon que la nuit engendre le jour, et vainc ainsi les ténèbres, qui croyaient que l’éducation parviendrait à engendrer l’ignorance, qui est le terreau fécond sur lequel poussent les fleurs vénéneuses de sa domination tyrannique !

Leave a comment

Your email address will not be published.


*