S02, épisode 1

Super-Rhéteur contre Dichotomion

(où l’on débute ces aventures in media res)

 

Sur un chemin, petit ou grand, il peut y avoir des bandits. Leur motivation principale consiste à acquérir par le biais de la contrainte les biens matériels que d’autres avaient acquis avant eux, réalisant un transfert de propriété qui n’a pas beaucoup de valeur au regard de la loi, mais qui leur permet une jouissance réelle d’une fortune bien mal acquise.

Sur un chemin particulier, il y a l’un de ces bandits, mais qui est loin d’être comme les autres. C’est un bandit terrifiant et sans pitié qui ne laisse jamais le choix aux infortunés. Il se nomme : Dichotomion !

En réalité, c’est bien plus qu’un bandit, parce qu’il est l’un des terribles lieutenants de Zeugmon-le-Sombre, le tyrannique et secret maître du monde ; mais son activité quotidienne consiste tout de même à détrousser les passants.

Sur le chemin de son appartement, un promeneur innocent a décidé de couper à travers champs et ses pas innocents le mènent insouciemment jusqu’au guet-apens tendu par ce vilain méchant. Soudain surgissant d’une cachette à l’efficacité indubitable, Dichotomion s’interpose et interpelle :

« Halte, promeneur, ou je t’abattrai sur le champ au milieu de ce champ ! ».

Le promeneur ne sursaute pas. C’est étonnant, puisqu’il n’était pas censé s’attendre à être ainsi abordé. Il relève le visage et a un petit sourire. Dichotomion ne se laisse pas impressionner et poursuit son intervention telle qu’elle était programmée :

« Malheureux passant arrivé jusqu’à moi, il ne te reste maintenant plus que deux choix : la bourse, ou la vie ? Dis-moi !»

Le promeneur est vraiment loin d’être effrayé, il faut bien le reconnaître. Son visage se durcit même, habité par une résolution guerrière à laquelle Dichotomion n’est pas habitué.

« C’est donc bien toi, Dichotomion ! Enfin je te trouve ! Prends garde ! », crie le promeneur qui soudain fait un tour sur lui-même en invoquant la puissance du λόγος tout-puissant.

Un éclair éclaire la scène, comme un flash très puissant et en un clignement d’œil le promeneur a disparu, remplacé par un homme grand et athlétique, vêtu d’une toge et de sandales de cuir qui ont l’air d’avoir beaucoup voyagé. À son visage, un masque de théâtre grec, qui tient sans dispositif de fixation perceptible, à l’allure farouche et intimidante.

« Qui es-tu ? », s’exclame Dichotomion. Et l’homme mystérieux, d’une voix de stentor lui répond :

« Je suis Super-Rhéteur et je suis venu mettre fin à tes exactions ! ».

Mais Dichotomion n’est pas décidé à laisser quiconque mettre fin à ses exactions et il se met en position de combat éristique pour passer immédiatement à l’offensive :

« Commence par répondre à la question posée : la bourse, ou la vie ? »

C’était une alternative vraiment bien pensée, parce que les deux possibilités étaient à l’avantage de Dichotomion. Et Super-Rhéteur sait qu’il ne peut échapper à l’alternative, c’est le pouvoir maléfique de son adversaire. Il décide plutôt d’utiliser cette force à son avantage en la retournant contre son adversaire (c’est une technique qu’un vieux maître japonais lui avait apprise). Alors il dit : « La bourse ou la vie sauve ? ».

Dichotomion fait un pas en arrière. Il a bien compris que l’alternative ainsi posée a perdu toute efficacité. Il lui faut surenchérir avec urgence !

« La bourse, ou la vie sauve t’est refusée ?

– La bourse en sécurité ou la vie sauve m’est refusée ? ». Super-Rhéteur contre-contre-attaque sur l’autre branche de l’alternative.

« Ta bourse en sécurité dans le coffre-fort où je cache mon butin ou la vie sauve t’est refusée ? »

Dichotomion commence à sentir qu’il ne triomphera pas facilement de son adversaire, parce que Super-Rhéteur n’est pas décidé à choisir entre les deux propositions qu’il lui soumet, préférant sans cesse ré-élaborer la dichotomie à son avantage.

Les deux adversaires poursuivent ensemble l’élaboration d’une alternative de plus en plus complexe, jusqu’à ce que, excédé, Dichotomion s’écrie :

« Très bien, Super-Rhéteur, je te laisse libre de choisir de conserver ta bourse en sécurité au sein d’un coffre-fort enfermé dans une banque qui appartient à une armée de robots chargés de protéger les biens des innocents et commandés par un ordinateur dont toi seul possède le code d’activation. Mais maintenant prend garde à ma terrible Attaque de l’Âne ! ». Il avait crié ces quatre derniers mots, pour donner un air réellement menaçant à son propos.

D’un pas reculant pour reprendre son souffle et sa distance de combat, Dichotomion fait quelques gestes bizarres avec ses mains, comme s’il caressait avec concupiscence une grande sphère invisible. Et, tout soudain, dans l’esprit de Super-Rhéteur, deux désirs totalement contradictoires apparaissent : triompher de son adversaire ou rentrer tranquillement chez lui pour se reposer. Et ces deux vouloirs semblent très également désirables.

Notre héros sent ses niveaux psychiques s’équilibrer et il ne sait que choisir : rentrer immédiatement ou continuer le combat ? Se fatiguer à lutter ou aller se reposer ? Il a beau tourner et retourner les deux possibilités, il ne parvient pas à se résoudre. Les deux lui semblent tout aussi attirantes, elles ont leurs avantages et leurs défauts propres, mais qui, tous comptes faits, semblent strictement équivalents…

Ne sachant que choisir, Super-Rhéteur ne choisit pas. Il reste là, hésitant. Étourdi, engourdi, indécis, il ne réalise pas qu’il est en train de se laisser piéger, suspendre dans la paralysie et, à terme, la mort. Comment sortir de cette hésitation, que choisir… ?

Que se passe-t-il tout à coup ? Au plus fort de son hésitation, Super-Rhéteur croit entendre une voix, lointaine, comme un appel. Il se concentre. C’est la voix de la Vérité, qui s’adresse à lui ! Que lui dit-elle ?

« Super-Rhéteur, nous avons encore besoin de toi. Si tu te laisses détruire par Dichotomion, alors tous les combats passés n’auront servi à rien. Pense à ceux qui comptent sur toi. Utilise ton huitième sens, utilise le libre arbitre ! »

La voix de la Vérité a raison ! Super-Rhéteur était en train de se laissé piéger comme un apprenti-dialectisticien ! Il secoue la tête comme on se réveille d’un mauvais rêve.

« C’est fini, Dichotomion, ton Attaque de l’Âne n’a aucune prise sur moi, car je suis doué d’une liberté d’indifférence. Regarde : je hausse les épaules et tes liens psychiques tombent au sol ».

Il le fait et tout se passe comme il l’a annoncé. Son adversaire est moins fier, soudainement.

« A mon tour, Dichotomion, de te poser une question : veux-tu choisir la défaite ou la vie sauve ? »

Dichotomion n’est pas très malin et, croyant avoir repéré une erreur de raisonnement chez son adversaire, il s’empresse de saisir l’opportunité qu’il pense providentielle, et en plus il lui donne des leçons :

« Ah ! Ah ! Ah ! Tu commets une grave erreur, Super-Rhéteur, car ton alternative me convient parfaitement. Oui, je veux choisir, et je choisis la vie sauve !

– C’est toi qui commets une grave erreur, Dichotomion, car ma disjonction était inclusive, et non exclusive !

– Comment ?!

– Oui, mon ‘ou’ n’était pas un ‘ou l’un, ou l’autre’, c’était un ‘l’un, l’autre ou les deux’ et en choisissant de choisir l’un, tu as accepté la possibilité d’avoir également l’autre. Je t’accorde donc ce que tu souhaites, Dichotomion : la vie sauve, ainsi que la défaite ! Il est temps pour toi d’aller finir tes jours dans un cachot !»

Mais Dichotomion n’a vraiment pas envie d’aller en prison, où il n’aurait le choix qu’entre le désespoir et l’ennui ; et aussi il veut tout de même avoir le dernier mot, montrer à Super-Rhéteur qu’il a pu échapper à la conjonction de la vie sauve et de la défaite. Alors à pleins poumons, comme s’il criait aux dieux son désarroi, il s’exclame : « vivre libre ou mourir ! » ; et il s’effondre, trépassé puisque la liberté venait de lui être refusée.

Super-Rhéteur tourne la tête sur le côté, regardant vers le sol. S’il est heureux d’avoir triomphé, ses sentiments sont mitigés, car la mort d’un homme n’est jamais une chose bonne, même si cet homme était un gredin comme Dichotomion, et il aurait préféré que justice soit faite. Mais tout est certainement mieux ainsi, parce que la justice à cette époque est corrompue par le pouvoir secret de Zeugmon-le-Sombre et ses alliés.

Grave et profond, Super-Rhéteur se détourne et dans un nuage de fumée redevient un simple promeneur solitaire, que sa rêverie emporte loin de la dépouille de Dichotomion.

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