S02, épisode 7

Initiation : le voyage

(où les voyages forment la jeunesse du héros)

 

Dans la brume d’un matin frais marchent un homme et un enfant. Sur leurs dos, des sacs à dos aussi usés que leurs souliers établissent avec certitude la lassitude qui doit être la leur. Sur la route depuis trop longtemps, ont-ils quelque part où aller ? Sont-ils autre chose que de libres mais pauvres (mais libres (mais pauvres (mais libres))) vagabonds ? Oui : ils sont des hommes, de la race glorieuse de ceux qui marchent droit même sous le joug de la plus terrible oppression.

Cet homme, son état civil le connaît sous le nom de Monsieur Reth, Eric Reth. Cet enfant, qui se fait passer pour son petit fils, l’état civil le connaît à peine. Depuis longtemps, il n’a plus de nom de famille. Il est orphelin de père et de mère. Son prénom est Rémi. Et il est l’enfant qui est l’espoir volubile de l’humanité : il est celui qui sera Super-Rhéteur !

Bon, c’est sûr que pour l’instant, vous ne lui confieriez pas le destin de l’humanité, ni même vos animaux de compagnie à garder pendant vos vacances.

Mais Eric Reth va le garder près de lui pendant sept années, à l’issue desquelles un authentique héros sera né. Voilà comment s’est déroulée cette initiation de Super-Rhéteur.

Tout d’abord, il faut savoir que Eric Reth n’était pas juste un vagabond sans domicile fixe. Non, il avait un vrai travail : il était artiste-professeur-voyageur-aventurier. Alors bien sûr, ça n’était pas un travail qui rapportait beaucoup d’argent, mais Eric Reth il n’aimait pas tant que ça l’argent, parce qu’il savait que c’était l’un des outils d’asservissement de l’homme (parce que tout de même, il y a quelque chose de pas normal dans ce monde, pour que tout le monde soit malheureux et maintenu dans l’ignorance et réduit en esclavage et que toutes les passions et les pulsions négatives comme l’égoïsme, la cupidité, la bêtise et la malhonnêteté soient toujours valorisées).

Et surtout, Eric Reth il préférait une autre récompense : la satisfaction personnelle. Alors ça ne le gênait pas de ne pas avoir toujours des beaux habits et une grosse voiture et de ne pas toujours pouvoir dépenser de l’argent pour faire des choses qui coûtent trop d’argent.

Eric Reth il n’avait pas un pouvoir d’achat très puissant, mais il avait d’autres pouvoirs très très puissants : il avait de la générosité, de la curiosité, de l’intelligence, de la sensibilité, de l’intégrité et du courage.

Dans la première année de leur vie ensemble, Eric Reth n’a rien demandé à Rémi. Il s’est contenté de le garder auprès de lui et de le nourrir, de le protéger et de le rassurer. Sans exiger aucune contrepartie, non.

C’est comme ça que Rémi a pu s’autoriser à donner sa confiance à son protecteur et comme ça aussi qu’il a découvert le pouvoir de générosité, et qu’il l’a un peu acquis à son tour.

La deuxième année, Eric Reth et Rémi ils ont beaucoup voyagé et même si c’était principalement à pied, ils ont traversé beaucoup de pays et aussi plusieurs continents. De façon progressive et graduelle Rémi était devenu suffisamment conscient et confiant pour s’intéresser à toutes les choses qui l’entouraient et aussi à toutes les merveilles du monde et aux différences entre un endroit et les autres concernant par exemple les façons de vivre ou de penser.

Il s’était rendu compte aussi que son tuteur avait des pouvoirs hors du commun, que tout le monde n’avait pas, et ça l’intéressait beaucoup.

Cette deuxième année, Rémi posa des milliards de questions à Eric Reth, qui l’encourageait avec vigueur et aussi essayait toujours de l’aider à trouver les réponses lui-même, à chercher et à découvrir.

C’est ainsi que Rémi il découvrit et acquit le pouvoir de curiosité.

Pendant ces deux années-là, Rémi il a aussi un peu beaucoup enrichi son vocabulaire juste en parlant avec Eric Reth, parce que si vous vous souvenez de l’épisode trois, ce petit Rémi c’était presque un petit peu comme un enfant sauvage, avant.

La troisième année, Rémi continua à être curieux, mais sa curiosité était devenue moins désordonnée au fur et à mesure qu’il apprenait de plus en plus de choses. Eric Reth lui apprit à lire, à compter, à écrire, à calculer, à raisonner. C’était de nouveaux outils formidables pour comprendre le monde. Rémi lu beaucoup, raisonna encore plus. Il apprit aussi les rudiments de la rhétorique.

Petit à petit, Rémi il découvrit ainsi et il acquit lui aussi le pouvoir d’intelligence.

La quatrième année, Rémi s’aperçut qu’il y avait une chose sur laquelle son pouvoir d’intelligence n’avait pas suffisamment d’effet : c’était l’art.

Vous vous souvenez qu’Eric Reth était artiste-professeur-voyageur-aventurier ? Il faisait donc souvent des œuvres d’art. Certaines juste pour les vendre, mais d’autres pour les offrir ou même les laisser là, dans la nature ou un autre endroit, pour décorer en quelque sorte.

Rémi avait donc souvent l’occasion de penser à l’art et il se rendait compte qu’il ne suffisait pas de comprendre l’art pour en avoir fait le tour.

Pire encore : plus il réfléchissait à l’art et plus il se rendait compte qu’il y avait beaucoup de chose qu’on ne pouvait pas comprendre : un beau visage, un endroit de nature magnifique, un moment intense, la tristesse, un écureuil qui vient jouer près de vous, la caresse du vent dans les cheveux…

Eric Reth n’aidait jamais Rémi à s’occuper de ces choses-là. Il ne lui disait jamais ce qu’il devait en penser. Il n’essayait même pas de lui dire ce que lui en pensait. Mais Rémi il voyait bien sur le visage de son tuteur qu’il se passait quelque chose et ce quelque chose à son tour le troublait.

Rémi passa la quatrième année à s’occuper de ces questions-là.

C’est ainsi qu’il acquit le pouvoir de sensibilité.

Pour développer encore ce pouvoir, Rémi avait commencé lui aussi à créer des œuvres d’art. Il les créait pour son plaisir ou pour le plaisir des gens qu’il rencontrait et qu’il aimait bien. Il en créait certaines parce qu’il avait des choses à exprimer – même si c’était parfois des choses tristes ou sérieuses, graves.

Pendant la cinquième année, il rencontra plusieurs fois des gens qui lui proposèrent d’acheter ses œuvres très cher, ou de l’installer dans un atelier tous frais payés pour qu’il en produise plus, des œuvres qu’eux pourraient vendre pour payer l’atelier et leurs vacances. Rémi il refusa toujours. Parce qu’il disait qu’il ne faisait pas de l’art pour ça.

Cette année-là, il rencontra aussi des gens qui étaient impressionnés par son intelligence et toute son expérience de la vie et qui avaient envie de le mettre dans des musées ou des universités ou des laboratoires, pour faire des conférences et des essais sur lui. Ils lui proposaient de prendre en charge son confort matériel et ils lui assuraient la gloire. Rémi il refusa toujours, parce qu’il disait que ce n’était pas pour cela qu’il vivait.

Cette année-là, il rencontra aussi des femmes qui étaient impressionnées par tous ses pouvoirs et qui avaient bien envie d’avoir un mari de sa classe. Elles lui proposaient le bonheur familial, l’harmonie à domicile, juste ce qu’il faut de piquant et d’excitation – en bref : la félicité domestique ! Il fallait juste qu’il renonce à sa vie d’errance avec ce vieux pouilleux… Rémi il refusa toujours, parce qu’il disait qu’il ne voulait pas se laisser corrompre par les charmes trompeurs du confort.

Cette année-là, Rémi rencontra aussi des gens qui étaient dans la misère et il les aida. Parfois, ces gens-là voulaient le remercier, en lui donnant des choses qu’il n’avait pas demandées et qui semblaient exagérées (on lui proposait souvent des faveurs sexuelles ou de la drogue, des réserves de nourritures qui manqueraient à d’autres, des bijoux volés… une fois, on lui a même proposé de lui donner un enfant qui avait trois ans !). Rémi il refusa toujours, parce qu’il disait qu’il n’avait pas fait ça pour la récompense.

Cette année-là, il rencontra des gens qui lui proposèrent des travaux un peu louches mais très bien payés. Des fois c’était même encore mieux payé, mais alors c’était bien plus que louche et totalement immoral. Rémi il refusa toujours, parce qu’il disait qu’il était meilleur de n’être jamais payé que de thésauriser sur la tromperie et les excréments.

C’est ainsi qu’il acquit le pouvoir d’intégrité.

La sixième année, il ne se passa rien.

Enfin si : un jour, Eric Reth disparu et Rémi se trouva seul. Il eut beau attendre, appeler, chercher son ami, il ne le trouva pas.

Alors il erra, de nouveau, dans la nature. Comme avant sa rencontre avec son tuteur. Il était abattu, désespéré. Il n’était pas sûr d’avoir le courage d’affronter seul ce monde. Il avait la tentation de tout abandonner, de rester-là, de redevenir ce qu’il était avant, de retrouver ceux et celles qui lui avaient fait des offres si alléchantes pour trouver près d’eux protection. Qu’allait-il devenir ?

Rémi commençait à se demander s’il avait eu raison de suivre ce vieux fou d’Eric Reth, avec ses drôles d’idées sur la vie. S’il n’aurait pas été plus heureux en restant cet enfant sauvage.

Parfois, il s’inquiétait aussi pour le vieil homme. Peut-être lui était-il arrivé quelque chose ? Peut-être avait-il été éliminé par ceux qui avaient peur de ses pouvoirs extraordinaires ? Alors Rémi prenait peur à son tour, parce qu’il savait qu’il avait acquis une partie des pouvoirs d’Eric Reth. Serait-il la prochaine cible ? Par crainte Rémi évitait alors tout contact avec les autres humains, la civilisation. Il restait seul, terrorisé, dans la nature, à ne rien faire, épiant chaque signe de danger.

Mais, d’autres fois, il n’avait plus le courage d’affronter sa solitude, alors il se précipitait vers son semblable et s’étourdissait dans des travaux idiots, des activités absurdes et répétitives qui ne le rassuraient pas mais lui permettaient de ne plus songer aux affres effrayants de son effroi. Il consommait aussi des boissons alcoolisées sans modération.

Quelle fluctuation de l’âme !

Il erra pendant plusieurs semaines, peut-être plusieurs mois. Il avait perdu le compte du temps.

Puis ce fut le jour de son dix-neuvième anniversaire et quelque chose d’extraordinaire se produisit.

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