S02, épisode 8

Initiation : l’épreuve

(où l’on advient à ce que l’on était déjà)

D’ordinaire pour un anniversaire, on invite des amis et on fait une fête. Surtout pour certains anniversaires qui sont plus marquants que d’autres – parce qu’ils correspondent aux chiffres des dizaines, par exemple.

Rémi, lui, le matin de son dix-neuvième anniversaire, il a reçu un étrange message : « si tu veux revoir le vieil homme, rends-toi ce soir à la clairière maudite ». Le message était en réalité rédigé avec des fautes d’orthographe, mais je préfère les corriger. En tout cas, c’était un message fort inquiétant.

Était-ce un piège ? Était-ce une plaisanterie ? Cela valait-il la peine de se déplacer, alors que ce serait peut-être dangereux et qu’Eric Reth l’avait abandonné sans laisser de nouvelles ? Et puis « clairière maudite », ça n’était pas un nom très rassurant. Drôle d’endroit pour un rendez-vous de retrouvailles entre amis…

Rémi hésita toute la journée. Finalement, il se dit que ceux qui lui avaient envoyé ce message semblaient bien le connaître et que ça n’était de toute façon pas en fuyant qu’il pourrait leur échapper. Il décida d’affronter son destin.

À minuit, il arriva à la clairière maudite. C’était une nuit de pleine lune, mais de lourds nuages la voilaient par intermittence. La clairière était au milieu d’une forêt profonde et, en conséquence, lugubre.

Rémi s’approcha prudemment. Au milieu de la clairière, il y avait un coffre. Personne n’était visible, ni Eric Reth ni l’auteur du mystérieux message. Que devait-il faire ? Il attendit .

Rien ne se passa.

Il attendit un peu plus.

Rien de plus ne se passa.

Il décida alors d’aller voir ce coffre. Dès qu’il fit un pas dans la clairière, il entendit un bruit de craquement de branches derrière lui. Il se retourna et aperçut une forme humaine qui glissait en se déplaçant d’arbre en arbre. Il s’enfuit, s’enfonçant plus à découvert dans la clairière.

Il n’était plus qu’à quelques mètres du coffre quand un éclair brillant fendit l’air et vint se planter à ses pieds. Une forme étoilée… il était attaqué par des ninjas !

Il n’eut pas le temps de se demander combien ils étaient, ce qu’ils lui voulaient, s’il y avait possibilité d’éviter l’effusion de sang, quel était leur point faible, d’où ils venaient, si quelqu’un les avait engagés ou quels pouvaient être leurs tarifs et s’ils déclaraient convenablement leurs revenus au service des impôts – car bientôt une pluie d’étoiles métalliques s’abattit vers lui. Elles venaient de toutes les directions simultanément !

Instinctivement, il esquiva.

Rémi était lui-même étonné de l’aisance avec laquelle il parvenait à éviter les projectiles acérés.

Bientôt les ninjas furent à court de munition et ils vinrent à sa rencontre avec des armes de ninjas très dangereuses comme des nunchakus et des sabres et d’autres objets étranges venus d’orient. Rémi était encerclé et bien embêté.

Le combat s’engagea. Cette fois encore, Rémi évitait les coups avec une facilité déconcertante. Mais il lui fallait également riposter. Sans même y avoir réfléchi, il dit :

« Pourquoi m’attaquez-vous, guerriers impitoyables ? Écoutez plutôt cela : tous vos ennemis sont morts, car vous êtes de redoutables adversaires. Or, je ne suis pas mort, puisque je vous parle et que vous cherchez à me donner des coups. C’est donc que je ne suis votre ennemi ! Il est donc inutile que nous nous battions ».

En entendant cela, les ninjas ont été décontenancés. Mais ils ont fait demi-tour en rangeant leurs armes. Leurs silhouettes noires, sautillant d’arbre en arbre, disparurent bien vite dans l’obscurité boisée.

Rémi fit demi-tour pour se diriger vers le coffre. Mais quelle surprise, sa route était barrée par deux individus qu’il n’avait pas vu auparavant : c’était deux ninjas rouge, qui sont bien plus féroces que les ninjas noirs !

Ils se mirent en position d’arts-martiaux, interdisant à Rémi d’avancer.

Rémi eut envie de faire demi-tour et d’abandonner ce coffre idiot aux ninjas rouges. Il ne se sentait pas de taille. Mais il avança malgré tout vers ses adversaires, déclamant :

« Vous ne pouvez pas vous opposer à moi ! En effet, vous êtes deux, et vous êtes donc unis. Or, l’union fait la force. Vous êtes donc forts. Or, la raison du plus fort n’est-elle pas toujours la meilleure ? Votre raison doit donc être la meilleure. Mais si votre raison est la meilleure, elle doit être aussi droite et saine, car il est meilleur d’être droit et sain que tordu et malsain. Or, la violence est-elle droite et saine ? Assurément pas. Il est donc évident que votre raison droite et saine ne saurait accepter que vous ayez un comportement violent, ce qui ne serait ni droit ni sain. Mais si vous n’êtes pas violents, comment vous battrez-vous ? Et si vous ne vous battez pas, comment gagneriez-vous ce combat ? Vous ne le pourriez pas. Dès lors, vous seriez bien trop en danger face à moi. Vous ne pouvez donc pas vous opposer à moi. »

Les deux ninjas rouges se regardèrent. Sans un mot, sans un bruit, silencieux comme des guerriers de la nuit, ils s’éloignèrent alors en faisant des pirouettes et quittèrent à leur tour la clairière. La voie était libre à nouveau !

Mais soudain Rémi aperçut sur sa droite un ninja blanc, à la tenue d’un blanc éclatant et aveuglant, qu’il n’avait pas aperçu avant, tapi dans les obscurités de la nuit noire.

Comme chacun le sait, les ninjas blancs sont les plus terribles de tous, parce qu’ils ont des pouvoirs surnaturels et peuvent même lancer des boules de feu. Rémi cette fois était gravement en danger ! Le ninja blanc s’approchait, à pas feutrés de ninja.

Dans la clairière, il n’y avait aucun bruit, mais si on avait été dans un film, il y aurait eu de la musique japonaise.

Vif comme un éclair de génie, le ninja blanc passa à l’attaque et en faisant des gestes de passes magiques il déclencha une tempête de vent effrayante qui poussait comme des hurlements d’animal terrifiant. Rémi, saisi d’effroi, trébucha et tomba au sol.

En levant les yeux, il crut voir derrière le ninja blanc le visage d’un dragon féroce qui le regardait comme une vache contemple une herbe fraîche et grasse, c’est à dire avec un appétit qui peut inspirer une crainte légitime à qui en est l’objet.

Rémi tremblait, sur le sol.

Le ninja fit un double saut périlleux vertical ascensionnel et, arrivé à dix mètres du sol environ, il se déplia sur lui-même et ouvrit les bras en croix, ce qui eut pour effet de le faire disparaître dans un nuage de fumée en même temps qu’une nuée de petites araignées plut sur le pauvre Rémi.

Définitivement effrayé, celui-ci se releva et courut en désordre autour de la clairière, secouant les arachnides tombées sur ses vêtements.

Soudain tout s’arrêta et un éclat de rire le pétrifia. C’était le ninja blanc, juste à côté de lui, qui avait l’air de bien s’amuser.

Rémi était tenté de s’enfuir, une fois encore. Mais son œil aperçut le coffre et il se dit qu’il n’avait pas pu affronter tous ces dangers précédents pour rien, et qu’il devait aller au bout de ce combat.

Mais comment vaincre le ninja blanc ? Il réalisa que l’arme de ce dernier était la terreur profonde qu’il lui inspirait. Il se dit qu’il ne devait plus connaître la peur, car la peur tuait son esprit, elle était la petite mort qui le conduisait à l’oblitération totale.

Il se tourna vers le ninja blanc et affirma : « je ne te crains pas, ninja blanc ».

Le ninja blanc répondit uniquement par un rire moqueur.

Puis il déchaîna sur le pauvre Rémi toute la puissance de ses pouvoirs surnaturels pour l’effrayer.

C’était des visions tellement effrayantes qui frappaient Rémi en plein visage que je tremble rien qu’à l’idée de les décrire ici. Comme je n’ai pas envie que vous jetiez ce livre pour toujours ou que vous dormiez mal, je vais m’abstenir. Sachez seulement qu’il y avait dedans toutes les choses les plus répugnantes et les plus inquiétantes que vous pouvez imaginer : des monstres, des insectes, des humains étranges et pas tout à fait humains, des endroits solitaires, des bruits non identifiés, des choses gluantes, tout ce qui est douloureux ou peut faire mourir, les fantômes de votre passé, les spectres de vos cauchemars les plus intimes et aussi d’autres choses.

Mais Rémi restait là, stoïque, attendant que sa peur passe sur lui, au travers de lui.

Puis quand elle fut passée, Rémi tourna son œil intérieur sur le chemin qu’avait emprunté sa peur. Là où elle était passée, il n’y avait plus rien. Rien que lui.

Alors il était devenu assez fort pour contre-attaquer : « Écoute bien, ninja blanc, car ta défaite est proche maintenant ! Tu as voulu me vaincre avec ma peur, cela signifie que ma peur est une arme puissante. Or, qui possède cette arme puissante, sinon moi ? C’est donc que je peux moi aussi l’utiliser. Prends donc garde, ninja blanc ! »

Et alors Rémi utilisa sa propre peur pour vaincre son adversaire. Il la concentra en une grande boule d’énergie qu’il précipita sur le ninja blanc tout en poussant un hurlement qui était autant l’expression de toute sa terreur qu’une exclamation de soulagement à s’en délivrer en même temps qu’il vainquait son ennemi.

Frappé de plein fouet, le ninja blanc disparu, aussi incroyablement qu’il était apparu. Avait-il d’ailleurs véritablement existé ?

Rémi voulu achever de se diriger vers le coffre. Mais juste devant se tenait encore un ninja. C’était un ninja d’or, le ninja secret dont personne ne connaissait même l’existence ! C’était incroyable !

Rémi se mit en position de combat, mais le ninja d’or l’arrêta d’un geste paisible de la main tout en disant  :

« Paix à toi, Rémi, je ne viens pas en ennemi. »

Le ninja d’or enleva alors sa capuche et c’était Eric Reth !

Rémi eut envie de se jeter dans les bras de son tuteur, mais il était également en colère contre lui, qui avait disparu si longtemps.

« Je suis désolé, Rémi, pour toutes les épreuves que tu as vécues. Ma disparition, ce combat contre mes ninjas. Mais c’était nécessaire.

– Nécessaire ? Mais tu m’as fait beaucoup de peine ! J’étais très inquiet. Et ce combat… j’ai failli mourir !

– Mourir ? Le crois-tu vraiment ? Tu ne le savais pas, Rémi, mais tu possédais déjà en toi les germes de vérité suffisants à cette victoire. Il fallait de toute nécessité que tu vives cette épreuve pour les faire éclore. N’as-tu pas remarqué la facilité avec laquelle tu as vaincu de terribles adversaires ? Alors même que tu n’as jamais été entraîné au combat rhétorique ? Il y a une raison à cela. Rémi, je vais te révéler quelque chose : tu es Super-Rhéteur. Tu l’as toujours été. ».

En ouvrant le coffre qui se trouvait au centre de la clairière, Eric Reth en sortit un masque de théâtre grec et il le tendit à Rémi, en lui disant de le prendre et d’accomplir son destin.

C’est ainsi que Rémi acquis le pouvoir de courage, et qu’il devint ce qu’il était de toute éternité.

Mais son initiation n’était pas tout à fait terminée.

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