S02, épisode 9

Initiation : le combat

(où l’on a fait, tout de même, le choix d’éduquer)

On ne sait pas comment Eric Reth avait eu le masque du Super-Rhéteur, mais moi j’ai une théorie : Eric Reth était en réalité un agent du masque, lequel cherchait à retrouver le porteur qui lui était destiné ; mais pour ça, il fallait tout d’abord que Rémi advienne à sa propre nature. Ce serait pour cela que le masque aurait utilisé Eric Reth pour retrouver et former Rémi. Mais bon, ça n’est qu’une théorie.

Toujours est-il qu’Eric Reth et Rémi reprirent leur voyage, pour la septième année.

Cette année-là, ils la passèrent de la façon suivante : Eric Reth amenait Rémi sur les lieux de forfaits de bandits, de gangsters et de vilains et il organisait leur confrontation. De cette façon, Rémi renforçait petit à petit ses pouvoirs oratoires.

Et aussi, parce qu’il aidait toujours les plus faibles, les plus malheureux et les victimes de l’injustice, Rémi renforçait sa générosité.

La boucle de son enseignement était bouclée, et il avait développé les six pouvoirs fondamentaux qu’Eric Reth avait à lui apprendre : la générosité (deux fois), la curiosité, l’intelligence, la sensibilité, l’intégrité et le courage.

À la fin de cette septième année, ce fut l’anniversaire des vingt ans de Rémi. Eric Reth lui fit le monologue suivant :

« Rémi, je t’ai enseigné tout ce que je pouvais. Ta formation est maintenant complète et tu es digne de porter le masque du rhéteur. Mais tu ne seras véritablement Super-Rhéteur que lorsque tu auras affronté et vaincu un adversaire à ta mesure. Adieu, Rémi, nous ne nous reverrons plus. Que le λόγος soit avec toi pour toujours. »

Eric Reth serra son élève dans ses bras et s’en alla pour toujours.

Rémi était triste, mais il savait aussi que c’était son destin et il avait appris à l’accepter. Il enfila son masque.

Pour la première fois, il sentit une énergie incommensurable l’envahir. Dans son esprit se déversait les pouvoirs et la vivacité mentale de tous les Super-Rhéteurs avant lui. Un cri s’arracha de sa gorge : « par le pouvoir du λόγος ancestral ! ». Rémi tournait sur lui-même, avec vivacité. Il y eut un éclair, de la fumée puis il se tenait là : Super-Rhéteur, dans son immaculée toge antique, les pieds chaussés de sandales. À son visage, le masque, pulsant d’énergie locutoire, tenait comme par magie.

L’heure de mener un réel combat était donc venu. Son instinct lui désigna un adversaire tout désigné.

À l’époque, il y avait un professeur qui était à la fois terrible et nommée Mademoiselle Vipère.

Vous et moi nous savons bien que l’École est une institution sacrée qui a pour charge de transmettre aux générations suivantes la responsabilité du monde. Mais cette professeur-là elle n’en avait cure, car elle était surtout animée par une maléfique libido docendi.

Cette professeur était le général éducatif de Zeugmon-le-Sombre et elle dirigeait la plus terrible de ses écoles d’endoctrinement, dans laquelle on envoyait les esprits libres pour qu’ils ne le soient plus.

Cette dame avait un passé vraiment touchant dans un sens : au début elle était un professeur gentil, idéaliste et un peu naïf. Quand on l’a envoyée dans une vraie école, elle a trouvé son métier très difficile parce qu’il y avait certains enfants qui n’étaient pas sages et bons élèves comme les autres. Et comme ils étaient un peu turbulents et même des fois insolents, elle avait eu un peu peur de ces élèves.

Elle les appelait des « sauvageons » et finalement elle a pensé que la meilleure façon ça aurait été de leur faire peur à eux aussi.

Petit à petit c’est devenu une obsession pour elle et elle n’avait plus que ça en tête : faire peur aux sauvageons, pour qu’ils lui fichent la paix et la laissent enseigner tranquillement.

Et puis plus elle s’obsédait, plus elle en voyait partout, des sauvageons. Finalement, tous les enfants étaient des sauvageons pour elle.

Finalement, Mademoiselle Vipère faisait peur à tous les enfants, même les plus gentils. Surtout les plus gentils, finalement, parce que c’était une façon facile d’asseoir sa domination. Elle faisait peur à tous les enfants tellement qu’ils faisaient pipi au lit et même des fois caca dans leur culotte avant d’aller à l’école, à cause d’elle.

Mais elle, elle était certaine qu’elle était une excellente professeur.

Finalement ça n’avait plus suffit et un jour elle avait basculé du côté obscur parce que ses élèves, mêmes s’ils étaient tous petits comme des enfants, ils n’étaient jamais assez sages pour elle. Finalement elle avait voulu partir et ouvrir une école spéciale seulement pour les enfants les plus sages et pour rendre plus sages ceux qui n’étaient pas les plus sages.

Et puis finalement elle avait fini par devenir folle et par rencontrer Zeugmon-le-Sombre, qui lui avait offert d’être la directrice de sa toute première école d’endoctrinement.

Là-bas, elle avait finalement développé des expériences pédagogiques abominables. Elle torturait et brisait les esprits des enfants, elle les utilisait comme des animaux de laboratoire – autant dire qu’elle ne respectait vraiment pas leur dignité d’être humain !

Finalement, cette école était devenu le nexus de tout le pouvoir éducatif négatif du régime de domination instauré par Zeugmon-le-Sombre qui s’était étendu sur la terre entière (vous vous souvenez ? On l’a évoqué à l’épisode trois). C’était véritablement son centre de commandement et Mademoiselle Vipère en était le chef et le plus terrible gardien.

C’était cet ennemi terrible que Super-Rhéteur s’était choisi comme premier adversaire.

Il frappa à la porte de son bureau, habillé en simple Rémi.

Mademoiselle Vipère ne recevait jamais de visite, elle était surprise. Elle était très grande et très maigre. Elle avait un âge indiscernable et l’air sévère. Son bureau était blindé et très bien rangé.

« Je vous préviens, si c’est pour une inscription, il faut nous écrire pour obtenir un rendez-vous téléphonique préalable.

– Non, Vipère, ce n’est pas pour une inscription, c’est pour une confrontation ! »

Et il enfila son masque de théâtre en tournant sur lui-même. Dans un nuage de fumée et le stroboscope d’éclairs surnaturels, il devint Super-Rhéteur.

« Qui es-tu ?

– Je suis Super-Rhéteur, champion du bien-dire et de l’argumentation droite ! Je suis le défenseur des purs, des justes, des opprimés ! Je suis le héros prosopopique qui rend leur voix aux victimes de l’injustice ! Et je suis venu te dire ceci : nous n’avons pas besoin d’éducation, nous n’avons pas besoin de contrôle des esprits !

– Pas besoin ? Malheureux ! Que préfères-tu ? Que le monde soit envahi par le chaos, le désordre, la violence et l’impolitesse ? Veux-tu que toutes les valeurs s’effondrent, que s’efface tout ce en quoi nous avons cru, et nos parents avant nous et leurs parents avant eux ? Es-tu pour bafouer la culture, vendre la citoyenneté, humilier le civisme, l’ordre, la morale ? »

Mademoiselle Vipère était toute guindée et en même temps toute rouge, les lèvres pincées. On aurait dit qu’elle allait exploser d’indignation. À l’entendre, c’était comme si elle était vexée personnellement. Elle conclut, l’air prophétique, grave, pénétré : « Nous vivons une crise. Une crise mondiale de l’éducation. Je dois corriger cela ».

Mais Super-Rhéteur ne l’entendait pas de cette oreille et alors il lui répondit :

« Tu fais fausse route, Vipère, et je vais te le démontrer. Tu penses donc qu’il y a une crise de l’éducation ?

– Bien entendu !

– Mais cette crise, ne consiste-t-elle pas en ce que les adultes ont renoncé à jouer leur rôle d’adultes ?

– C’est ce que je pense !

– Mais ce rôle d’adulte, en quoi consiste-t-il ? Je vais te le dire : il s’agit de confier à la prochaine génération la responsabilité du monde. Or, ce n’est pas cette œuvre éducative que tu accomplis. Tu ne mérites donc pas d’être appelée éducatrice ! »

Mademoiselle Vipère vacilla sur ses longues jambes. Elle avait l’air sincèrement déstabilisée. Il faut se souvenir qu’elle était plus folle que méchante, au départ, et que toutes ses cruautés naissaient du besoin de bien faire. Après, elle avait été séduite par Zeugmon-le-Sombre, mais ça n’était pas tout à fait sa faute.

Au loin, on commençait à entendre un drôle de tumulte.

Super-Rhéteur poursuivit son raisonnement :

« Nous venons de démontrer que ton action éducative n’était pas pertinente. Mais nous pouvons également montrer que ton autorité n’est pas légitime. En effet, qu’est-ce que l’autorité ? C’est ce qui autorise, et non ce qui interdit. Avant d’être constituée, l’autorité doit être constituante. En matière éducative, notamment, l’autorité c’est ce qui autorise l’autre à grandir, ce qui le rend auteur de lui-même, ce qui lui donne l’autonomie. Ton autorité à toi n’est que contrainte, interdiction, domination. Ce n’est donc pas de l’autorité. D’ailleurs, qui pourrait te conférer une autorité ? Seuls ceux qui s’y soumettent le peuvent, sans quoi ce n’est pas de l’autorité, mais du pouvoir que tu exerceras sur eux. Et l’on ne peut forcer quelqu’un à grandir et à s’élever. Il faudrait donc de toute nécessité que ton action éducative prenne source ailleurs que dans le seul pouvoir. »

Pendant toute cette tirade, le tumulte avait grandi et il était dangereusement proche maintenant, dans le couloir.

Mademoiselle Vipère se triturait les mains, on sentait bien que tout cela la perturbait, qu’une part de bonté subsistait dans son cœur, qu’elle était proche de s’amender. Mais la folie en elle était encore la plus forte.

« Super-Rhéteur, tu oublies qu’il faut aussi protéger la société contre les enfants. Certains sont irrémédiablement et congénitalement perdus. Il faut les dresser, tout au mieux. Pour éviter qu’ils ne détruisent l’œuvre des générations précédentes.

– Cela est faux, Vipère, car il faut croire en l’éducabilité universelle ! »

Cette fois, Mademoiselle Vipère était hors d’elle. Sa part sombre l’avait emportée et elle n’était plus que rage, colère et frustration. Au coin de ses lèvres, il y avait de la bave. Elle trépignait, histérique.

« Et alors, Super-Rhéteur ? Quand bien même tu aurais raison, qu’est-ce que cela changerait ? Tu es seul et je dirige le système éducatif mondial. J’ai à mon service les experts les plus reconnus de l’enseignement, de la pédagogie et même de la didactique. Nous dominons le monde scolaire depuis plus longtemps que tu n’es né. Que feras-tu ? »

On frappait à la porte. Des coups sourds.

« Moi ? Rien,Vipère. Eux, oui ! »

À l’exact instant où il prononçait cette phrase, la porte blindée du bureau de Mademoiselle Vipère vola en éclat. Derrière, des dizaines et des centaines d’enfants se pressaient, l’air en colère.

« C’est une révolte ?

– Non Vipère, c’est la Révolution Scolaire, et tu n’y pourras rien. Notre discussion a activé un devoir de résistance chez ces enfants. Ils ont pris conscience de ta venimosité ! »

Mademoiselle Vipère poussa un cri d’horreur. Des élèves rentraient dans son bureau, ils touchaient tout avec leurs mains, dérangeaient, salissaient. Ils s’approchaient d’elle. Elle essaya de leur donner des ordres : « Arrêtez ! Reculez ! Assis ! Debout ! Couchés ! Faîtes le beau ! », mais les élèves n’obéissaient plus. Elle avait perdu tout pouvoir sur eux.

Super-Rhéteur quitta le bureau paisiblement, confiant aux enfants la responsabilité de renverser le système éducatif de terreur qui les avait oppressés si longtemps.

Quand l’école de Mademoiselle Vipère fut renversée, ce fut le tour des autres écoles partout dans le monde entier. La révolution était vraiment en marche ! Elle serait longue et difficile, mais elle portait un coup terrible à la domination de Zeugmon-le-Sombre.

La guerre paradigmatique venait réellement de commencer !

Pendant qu’il s’éloignait dans la nuit, Super-Rhéteur était heureux de sa première victoire, éclatante. Il sentait aussi sur ses épaules le poids d’une responsabilité conséquente, et une voix dans la nuit semblait lui murmurer : « Prends garde, Rémi, car ton combat ne fait que commencer ».

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