S03, épisode 10

L’ogre à treize têtes

(où l’on tousse)

Il était une fois, un vieux monsieur dans un lit qui racontait un histoire à un jeune garçon, en toussant…

(& c’est un peu dommage que vous arriviez si tard, parce que vous n’entendrez que la fin de son histoire. C’est dommage, mais c’est déjà la page 86, que voulez-vous. Vous n’aviez qu’à lire plus vite ou commencer à lire plus tôt).

« …& juste au moment où l’ogre à treize têtes allait réduire en poussière le château du Philosophe-roi d’un seul coup de son gigantesque argument-massue sceptique-nihiliste, la voix de la raison murmura à l’oreille du jeune page terrorisé : ‘saperesapere aude…’ c’était comme le murmure du vent, comme une caresse qui redonnait l’espoir. Alors le page, à peine un enfant, sentit couler en lui une puissance qu’il n’avait jamais imaginée. Il se sentait soudain devenir majeur, aussi immense que l’ogre. & il aperçut les lumières au-dessus de l’obscurité impénétrable des nuages d’orage qui faisaient comme deux ailes démoniaques dans le dos du monstre tridécacéphale dont la rage menaçait de détruire tout ordre & toute paix dans le royaume.

– Qu’est-ce que ça voulait dire ‘ça paierait à Houdé’, Grand-Père ?

– Sapere aude, mon petit, ça signifie qu’un homme doit parfois savoir se dresser face aux ennemis de la raison, qu’il ne doit jamais accepter de se soumettre & de soumettre son entendement. Que s’il sait se dresser, il peut être aussi grand que toutes les forces du mal. C’est ce qu’a réalisé ce jour-là le petit page, qui se laissait auparavant terroriser par les puissances des ténèbres plutôt que de les combattre.

– & après, Grand-Père, que s’est-il passé ?

– Après, le petit page s’est relevé, il a interpellé l’ogre & sans trembler, il l’a défié.

– Mais l’ogre aurait pu l’écraser, le broyer, le déchiqueter, l’aplatir, le massacrer, le démembrer, le dévorer, l’occire, le…

– Oui, l’ogre aurait pu faire tout ça, si le petit page n’était pas devenu si vaillant. Mais il avait maintenant le courage de se servir de son entendement & coulait en lui la force de dix penseurs, de deux cent érudits, de trois mille argumentateurs, unis dans le but de triompher de l’obscurité & de la peur.

– Alors ?

– Alors, il sut trouver les mots, & mettre l’ogre en fuite.

– Quels mots, Grand-Père ? »

Le vieil homme sourit doucement à la lueur de la maigre chandelle, comme s’il se souvenait d’un passé très lointain. Ses yeux se fermaient déjà. Il toussa.

« ça, mon petit, on ne peut pas le savoir.

– Parce que les mots s’envolent avec le temps ?

– Oui, & aussi parce que c’est à chacun de savoir trouver en son cœur les bons mots au bon moment. Si on les répétait aujourd’hui, ils paraîtraient morts & sans valeur.

– & l’ogre est parti pour toujours ?

– Oh non… non… il est là, qui nous guette, dans l’obscurité de la nuit. Il est tapi dans les caves, dans les souterrains, sous le lit des hommes faibles. Il attend son heure. Quand l’humanité sera assez faible, assez folle. Quand l’humanité aura oublié jusqu’à son nom… »

La chandelle vacilla dans la chambrette. Le bois du plancher craqua distinctement. Le vieil homme toussa.

« Quel est son nom, Grand-Père ? L’ogre, comment s’appelle-t-il ?

– Son nom ? Il en a tellement… Autant que d’apparences… Il est simplement l’ennemi de l’humanité, celui qui se vautre & se tord dans les ténèbres… Mais tu n’as rien à craindre, mon enfant, tant que tu croiras en la saine & droite raison. Souviens-toi : sapere aude. Va, laisse moi, maintenant, il est temps. Je suis vieux et fatigué. »

Le vieil homme toussa encore. L’enfant se leva pour sortir, emportant avec lui la chandelle. Arrivé à la porte, il se ravisa, comme dans toutes les scènes importantes où quelqu’un doit sortir d’une pièce. D’une voix presque assurée mais tout de même pas tout à fait, il demanda :

« Grand-Père ? Toute cette histoire, le page, l’ogre… c’est seulement une histoire, pas vrai ? »

Le vieil homme toussa. Du sang éclaboussa ses draps, mais le petit garçon ne pouvait pas le voir, d’où il était.

« Peut-être, mon enfant. Peut-être. Souviens-toi seulement, mon petit, pour toute ta vie : sapere aude. Va t’en, maintenant ».

Le lendemain matin, le vieil homme était mort. Le petit garçon fut triste, parce qu’il aimait comme on aime son seul parent ce vieux vagabond qui l’avait recueilli il y a bien des années. Mais en même temps, inexplicablement il se sentait plein d’une force nouvelle. Comme si tout était à sa place, comme si le destin lui-même suivait son cours. En lui, il n’y avait plus la moindre trace de peur. & il était pressé de reprendre la route, conscient qu’un grand destin l’y attendait.

Quand il enterra le vieil homme, il fut surpris de découvrir, tatoué sur sa peau en caractères profanes, quelques mots d’une encre noire un peu passée, qui semblait presque aussi vieille que le vieil homme : sapere aude

Be the first to comment

Leave a comment

Your email address will not be published.


*